lundi 21 mai 2012

Commentaire de l'entretien avec Mounira Chatti

J'ai lu avec beaucoup d'attention l'entretien avec Mounira Chatti. Cela donne vraiment envie de lire ce roman, dur certainement, mais qui pose des questionnements importants.
Mounira Chatti cite W ou le souvenir d'enfance de Pérec. J'ai souligné dans cet ouvrage, un passage dans lequel Perec parlant de ses parents, dit pourquoi il écrit. Je vous livre ce passage, car il me semble pouvoir faire lien avec cette nécessité d'écrire pour Mounira Chatti:

"J'écris:J'écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j'ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps; j'écris parce qu'ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l'écriture: leur souvenir est mort à l'écriture; l'écriture est le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie."

Anne-Marie Carthé

samedi 19 mai 2012

Amel chaouati s'entretient avec Mounira Chatti

Je me suis entretenue avec Mounira Chatti, l'invitée de la dernière soirée lecture du Cercle, Femmes et créativité au Maghreb et en Orient, après ma lecture de son premier roman "Sous les pas des mères" publié aux Editions l'Amandier en 2009. Avant de partager avec vous cet entretien, voici un passage du livre:


"J'étais coupable de choisir l'exil, alors que pouvais-je réclamer? Quand on est parti, même si on est parti à dix-huit ans, même si on est revenu une ou bien plusieurs fois l'an, on n'est pas seulement étranger au pays de l'exil, on est étranger au pays d'origine, on est un apatride déchu de ses droits, le premier étant celui de parler, de juger, de penser..." p.270

ENTRETIEN

Amel Chaouati - « Sous les pas des mères » : c’est le titre de ton premier roman. Il fait certainement allusion à un hadith si prisé par les musulmans : « Le paradis est sous les pieds des mères ». Or, dans ce roman, on est bien loin du paradis et de la mère si souvent sublimée !

Mounira Chatti – D’emblée, ce titre inscrit le roman dans une perspective ironique : c’est l’enfer que l’on trouve sous les pieds des mères. Loin de toute sublimation, de tout manichéisme moral, le personnage de la mère est saisi sans son ambivalence, dans sa contradiction, dans son aliénation… Tant que les mères resteront soumises, et perverties par un système d’oppression, elles ne pourront pas représenter un modèle positif pour leurs filles. Privées de la possibilité de décider de leur destinée, nos mères se rangent dans le camp des hommes, singulièrement du côté de leurs fils, et contre leurs filles. Cette situation est productrice de schizophrénie, de folie…

AC –Le roman fait l’état des lieux d’un système des sociétés du Maghreb perverti depuis des lustres engendrant la misère des relations, les perversions sexuelles, la folie, le suicide, et j’en passe. Comment l’idée de ce roman s’est imposée à toi?

MC–Les sources de ce livre sont, à la fois, le réel et l’imaginaire que forge le clan pour appréhender, justement, la part inquiétante et étrange de ce réel. La narratrice recompose l’histoire de son clan, une histoire faite de vérités et de mensonges, d’événements réels et de délires, d’aveux et de non-dits. Grâce à sa migration, Mélia acquiert la distance nécessaire pour écouter, enregistrer, reconstituer ce roman polyphonique où résonnent les voix des vivants et des morts.

AC-Que ressent l’écrivain après avoir écrit ces longues pages chargées de douleur ?

MC– Paradoxalement, j’ai ressenti beaucoup de plaisir en écrivant ce roman, la compagnie de tous les personnages m’était agréable et amusante, cela éveillait des souvenirs que je croyais perdus, je revoyais des visages familiers ou inconnus, je me remémorais des histoires qui m’avaient été transmises par bribes ou des non-dits. Cette écriture est un mouvement de libération, peut-être même un acte de vengeance, et c’est aussi un acte de réparation…

AC- Est-ce que ce roman est disponible en Tunisie ? Comment a-t-il été reçu ?

MC– En Tunisie, pour avoir Sous les pas des mères, il faudrait le commander, autrement, il n’est pas distribué, pas connu par les libraires (dont les sélections, en français et en arabe, se réduisent hélas comme une peau de chagrin). Certains amis tunisiens l’ont lu, je crois avoir perçu leur gêne à cause de la liberté du ton, de la férocité du cri, de la mise à nu des affaires claniques… dans la langue de l’autre, dans cette « langue adverse »,pour citer Assia Djebar.

AC- Tu abordes un point qui m’a paru crucial : celui qui fait le choix de quitter son groupe pour vivre ailleurs. Penses-tu que tu aurais écrit ce livre si tu n’avais jamais quitté ton pays?

MC–Souvent, je me pose cette question : qui serais-je, ou que serais-je devenue, si je n’étais pas partie ? Je serais moi et une autre, sans doute. Partir nous transforme, d’où les malentendus avec le groupe originel. Partir implique une distance, une extériorité, un sentiment de séparation d’avec le groupe, en dépit d’un lien presque indestructible. Non, je n’aurais pas écrit ce roman si je n’étais pas partie, si je n’avais pas vécu les splendeurs et misères de l’exil.

AC-Celui qui part trahit le groupe et celui qui écrit trahit doublement, et on ne manque pas de le lui rappeler comme tu l’écris dans ton roman. Je suppose donc que la légitimité de parler de sa société doit être prise?

MC– Oui. La narratrice devient l’objet d’une suspicion, vécue comme une blessure : désormais, elle est suspecte en tant que migrante, en tant qu’autre, en tant que « traître ».Partir, c’est nécessairement trahir. Mélia se sent, parfois, « déchue » de son appartenance au clan, car on lui conteste tout droit à la parole, on lui reproche d’avoir changé. Alors, elle se venge, elle transgresse la loi du clan, elle écrit pour exister comme un sujet libre, un sujet fort. Elle écrit pour briser les chaînes de la fatalité, et de la culpabilité.

AC-Tu parles du mouhajir ; or l’histoire de la hidjra du prophète a fixé le calendrier musulman. Tu sembles revendiquer ce statut ou, du moins, il vient signer fortement la fin du roman. Je dois dire que le seul moment d’espoir que j’ai perçu et les seuls moments où ta plume prenait de l’envol, ce sont, justement, ceux où tu parles de migration?…

MC- En effet, la nouvelle situation existentielle de la narratrice est la migration. L’exil a, ici, une connotation positive, il est synonyme de liberté, de rencontre avec l’autre, d’une meilleure connaissance de soi. La migration échappe à deux issues qui auraient pu être tragiques : la nostalgie stérile d’un paradis perdu, et l’exigence d’être adoptée par la terre de l’exil. À la fin du roman, en effet, Mélia a encore changé : elle aime son clan tout en assumant qu’elle l’a trahi ; elle sait que le pays où elle a migré est peu hospitalier, peu soucieux des autres, peu enclin à concéder une place aux migrants. Dans ce contexte, la hijra ou la migration se conçoit comme un renoncement à se chercher un territoire, une reconnaissance. Cette situation existentielle comporte des risques majeurs…Aujourd’hui, le migrant est l’habitant d’une zone ou faille sismique…

AC -À quel moment l’écriture romanesque s’est imposée à toi ? Et pourquoi cette forme d’écriture ?

MC– J’écris depuis mon adolescence de la poésie, des pièces de théâtre très brèves, des nouvelles, un journal intime… À Nouméa, où j’ai pu souffrir de l’éloignement et de l’isolement, j’ai aussi ressenti le besoin impératif d’ordonner mon passé, d’imaginer la vie de mes aïeux, de m’insérer dans une histoire. Le roman est la forme appropriée pour tenter de construire une mémoire individuelle et collective, ainsi qu’un point de vue narratif complexe : celui de témoin, de protagoniste, de mémorialiste, ainsi de suite.

AC- Quels sont les auteurs qui ont influencé ton écriture ?

MC –J’aime beaucoup d’écrivains arabes, africains, européens, américains… Mais, il me semble que c’est ma lecture de Toni Morrison qui a marqué Sous les pas des mères. Toni Morrison déploie une fascinante poétique de la fragmentation, de la discontinuité, du « ressouvenir », ainsi qu’une thématique de la marginalisation, de l’existence comme un paria, souvent couplée avec un mouvement de réconciliation grâce à la parole, qui est dévoilement des traumas. Toni Morrison aime ses personnages, dont elle exhibe les failles, sans jamais les juger…

AC- Quelle suite envisages-tu dans l'écriture après ce premier roman ?

MC– J’ai commencé à écrire un second récit où l’on parle de passion amoureuse, de solitude, de révolution…

AC- Lors de la soirée lecture au Cercle, tu avais bien insisté sur l’importance du roman d’Assia Djebar, L’amour, la fantasia

MC - La construction de L'amour, la fantasia est très belle, c'est une construction double ou en miroirs, où le récit de la conquête de l'Algérie et celui de la quête de soi se répondent, cela évoque d'autres grands textes, par exemple Les palmiers sauvages de Faulkner et W ou le souvenir d'enfance de Perec. Dans L'amour, la fantasia, l'écriture féminine se conçoit comme une transgression, une mise à nu, un dévoilement, une libération du cri et du corps de la femme... Et ce travail de dévoilement, qui va de pair avec le travail de mémoire, s'accomplit dans la langue française, la langue du conquérant, cette "langue adverse" que la narratrice s'approprie et assume.

mardi 24 avril 2012

Prochaine rencontre du Cercle

Le Cercle des amis d’Assia Djebar a le plaisir de recevoir Mounira Chatti pour une rencontre intitulée :

Création féminine au Maghreb et au Moyen Orient


La littérature est le lieu où se déploie la liberté : celle de déconstruire le monde, celle d’affirmer un engagement poétique et politique. Pour les femmes qui écrivent, en particulier celles qui sont issues du monde arabe, il s’agit d’abord de restituer les voix des femmes, leur représentation du monde, leur témoignage sur une « condition féminine » encore soumise au point de vue et au pouvoir des hommes. L’écriture donne la parole aux femmes, elle est le lieu où émerge le sujet féminin en tant que voix, corps, « je» désirant et écrivant. Elle dénonce les excès dans lesquels leur condition les retranche : l’isolement, la solitude, les violences sous toutes leurs formes, la folie...

Vendredi 04 mai  
à 20h
Au café La contrescarpe
57 rue Lacépède Paris 75005
Tel: 01 43 36 82 88
Métro Monge

(Nous vous remercions de bien vouloir confirmer votre participation 
dans la mesure du possible afin de mieux vous accueillir, en écrivant à:
assiadjebar.lecercledesamis@gmail.com)

(La séance sera exceptionnellement filmée dans le cadre d'un projet documentaire)

Biographie
Mounira Chatti est maître de conférences de Littérature comparée à l’université de la Nouvelle-Calédonie depuis 2002, actuellement en disponibilité. Auteure d’une thèse sur la littérature de la déportation (1995). Elle a dirigé deux ouvrages collectifs : Pouvoirs et politiques en Océanie (L’Harmattan, 2007) et Femmes et création (L’Amandier, 2012). A publié une vingtaine d’articles sur la littérature francophone, arabe, etc. A publié un roman, Sous les pas des mères (L’Amandier, 2009) ainsi que deux nouvelles, Les rumeurs de Ksour et Profession : téléprospectrice.

Bibliographie spécifique à la thématique
1 - « L’écriture est dévoilement » (à propos d’Assia Djebar et Nawal El Saadawi), in : Femmes et création, dir. M. Chatti, Paris, L’Amandier, 2012, p. 109-123.
2 - « D’elle à je : une trajectoire identitaire et poétique » (à propos de l’œuvre romanesque et autobiographique de Nina Bouraoui), in : Femmes et écriture de la transgression, dir. H. Gafaiti et A.Crouzières, Paris, L’Harmattan, 2006.
3 - « L’envers de l’Algérie ou l’exil intérieur », in : Rachid Boudjedra : une poétique de la subversion, tome 2, dir. de H. Gafaïti, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 237-249.

lundi 26 mars 2012

Après la lecture du roman "Les enfants du nouveau monde"

Par Lisa Fransson 

LES ENFANTS DU NOUVEAU MONDE
Au lieu des braves combattants de la montagne et des illusions d’une guerre victorieuse, nous sommes confrontés, dans l’introduction de ce livre, aux autres aspects de la guerre : l’humiliation, la peur et la solitude. Lors des précédentes rencontres du Cercle, nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer le courage d’Assia Djebar, pour avoir montré des hommes passifs, dans son film La Nouba des femmes du Mont Chenoua ; elle a décrit le coté fragile des hommes en leur accordant, à eux aussi, le label de victimes. Dans ce roman les hommes ne sont pas passifs mais décrits à partir de leurs absences. J’écris bien absences au pluriel car il s’agit, comme toujours dans l’écriture d’Assia Djebar, de donner au mot tous les sens qui se cachent derrière (que ce soit l’absence, l’amour, le couple ou la guerre, thèmes évoqués dans ce livre). Elle écrit en quelque sorte l’ambiguïté pour montrer que ce n’est jamais noir ou blanc. Ainsi, le lecteur se trouve invité à faire une interprétation au pluriel.
On doit comprendre qu’il y a deux maîtres qui se confondent dans le récit, l’Homme et la France. Tous les deux sont décrits comme des êtres présents mais étrangers, des ennemis. Ainsi, le couple  et la relation entre les hommes et les femmes, se comparent avec l’autre couple, l’Algérie et la France. En 1956, l’Algérie est en guerre. La lutte pour l’indépendance et la nécessité de la révolution ne concerne pas uniquement la libération d’un pays. C’est également la révolution des femmes qui se déroule en parallèle avec la guerre décrite par Assia Djebar. Les bombardements, toujours présents, sont décrits en sourdine, comme un spectacle lointain qui se passe en dehors de la vie quotidienne des hommes et des femmes. Dans un extrait de l’introduction on perçoit cette comparaison. On voit aussi le commencement d’une rupture creusée par l’homme en cloitrant sa femme, alors qu’il voulait la protéger de l’autre, le français.
« Oui, l’oublier, c’est presque facile », pense-t-il quand il entre chez lui, le soir, et qu’il regarde sa femme que l’autre, le maître tout puissant du dehors ne connaîtra pas ; « cloîtrée », dit-on d’elle, mais l’époux pense, « libérée »… (Djebar, 1962 p. 18)
Quelques lignes plus loin, le vide présent dans la vie du couple, masqué par l’illusion d’un partage qui en réalité ne tient qu’au lit conjugal. Or, il n’y a pas pire solitude, quand elle est partagée à deux.      
 « Et lui dans cet éclair dernier où lui parvient le grincement du berceau au-dessous, le chuchotement des enfants tout près, le soupir de gorge de l’épouse qui s’en va, forme lourde dans le flux du sommeil comme dans le cours d’une rivière sans retour, le voici inexplicablement délivré. Seul. » (Djebar, p.19)
Quand nous nous sommes retrouvées entre amies à discuter de ce livre, Amel a attiré notre attention sur le fait que le sujet de l’ennemi est apparu très tôt dans l’écriture de Djebar. Il est en effet assez étonnant de lire comment elle décrit l’Homme, toujours confondu avec l’autre, la France.  Se sachant ennemi de la femme, l’homme devient prisonnier d’un rôle qui va causer l’inévitable rupture.   
« …- subsiste, continuité plus fort que le temps, la sensation froide de se savoir toujours un ennemi. Un ennemi dont on ne déteste pas tellement les excès, les incessants empiètements et le libre arbitre, même pas la familiarité qui se veut paternelle et le tutoiement, protecteur, mais la présence. Une présence sans face, sans yeux, anonyme comme lui, la victime, mais qu’il tente tout en se penchant chaque jour sur son œuvre, au fond de son échoppe, de renier. » (p.18)    
Même si l’absence de l’Homme est déjà une réalité dans le couple algérien par la séparation des rôles, l’homme à l’extérieur et la femme à l’intérieur, la guerre va provoquer les absences physiques. Les hommes sont partis à la montagne ou en France pour lutter ou pour rechercher une meilleure vie. Cette absence de l’Homme réveillera une force d’agir et un besoin d’indépendance chez les femmes pour être et pour exister en tant qu’individus. C’est cette libération que nous pouvons suivre dans un récit qui se déroule au cours d’une journée. On se sent comme dans un film, projetés dans des scènes différentes où les couples, les personnages de cette histoire se croisent. Ils partagent leurs angoisses et la recherche d’une vie intérieure dans un environnement qui devait briser tout espoir d’avenir. Pourtant c’est justement l’espoir d’un lendemain meilleur qui anime les personnages et conduit l’avancement du récit.
10 mars 2012

mercredi 14 mars 2012

Réedition

Les enfants du nouveau monde (1962) vient d'être réedité chez Points.

Assia Djebar - Les enfants du nouveau monde



"Printemps 1956. Pour l’Algérie, c’est le temps de la guerre et de la lutte pour l’indépendance. Dans cette ville au flanc d’une montagne, ceux qui combattent risquent l’exil, la prison, la torture, la mort. Les femmes regardent le maquis où leurs maris font la révolution.
Assia Djebar fait entendre les cris et les silences de ces femmes qui, tout autant que les maquisards, se sont battues pour voir leur pays libre. Elle brave les tabous et propose une réflexion lucide et engagée pour le changement et le droit des femmes dans une Algérie en guerre."

lundi 12 mars 2012

Maïssa Bey.écrivaine:"L'écriture est un dévoilement"

Exrait du journal algérien El WATAN en date du 10 mars 2012

Par Samira Hadj Amar

" Rencontre avec cette remarquable romancière...

-Dès qu’il y a un débat sur la femme, on pense à Maïssa Bey, alors que vous réfutez totalement l’étiquette de féministe...
De manière générale, je suis contre. J’ai du mal avec les étiquettes. Je n’aime pas du tout lorsqu’on catégorise les gens. Je trouve que la littérature se passe très bien d’étiquettes. Mais on en a besoin, ici, comme en France ou ailleurs. Moi, je suis présentée toujours en France comme écrivaine algérienne, militante de la cause des femmes. Souvent, on me le dit. Alors, moi je dis je ne crois pas du tout que l’écriture se résume seulement à cela : un acte de militantisme. Je pense par exemple à Assia Djebar qui, la première, a dénoncé, et je dis bien a dénoncé, le silence que l’on impose aux femmes et, pourtant, l’on n’a jamais dit que Assia Djebar est une militante de la cause féminine. Pourquoi ? Parce qu’il se trouve que je suis arrivée à un moment où l’on a eu besoin de représentation."

vendredi 9 mars 2012

Première réaction à l'article "Bouche bée devant la baie d'Alger"

Par Anne-Marie Carthé, plasticienne
Voir le lien:  http://carthe.jimdo.com

"En te lisant, je suis allée moi aussi vers ma bibliothèque rechercher un passage que j'aime particulièrement et qui se trouve dans Les enfants du nouveau monde: "Je voudrais atteindre un jour ce point où la réalité est à la fois un champ immense, et comme une terre proche, très proche que je pourrais, à tout moment, ramasser, faire couler dans mes doigts avec...avec quels sentiment?" s'interrogeait-elle, en tentant de préciser son idéal; elle réfléchissait, cherchait ce qui lui manquait..."avec une très grande attention, car l'attention aux autres doit être la seule passion inépuisable", terminait elle."

Bouche bée devant la baie d’Alger

Par Amel Chaouati 

C’est le cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Dans ce pays comme en France, on a décidé de célébrer cette date mais chacun à sa manière car le souvenir de cette page de l’histoire n’a pas la même valeur. En France, je note que la presse et les médias sont bien prolifiques et surtout très en avance au regard de la date du 5 juillet, date de l’indépendance de l’Algérie qui est plus préoccupée je suppose, du moins je l’espère des prochaines élections législatives que du faste qui pourrait bien se préparer. Cette semaine j’ai visionné deux émissions de télévisions françaises consacrées à cet évènement. N’ayant pas vécu l’époque coloniale, j’étais aussi bien curieuse d’écouter mes compatriotes parler de mon pays, depuis la France où je vis depuis quelques années, que de savoir comment les médias français allaient se saisir de cette date qui est loin d’être oubliée.
Il y a eu d’abord TV5 monde, et l’émission L’invité. Il s’agit de présenter en huit minutes des portraits de quelques personnalités algériennes du monde culturel et politique qui sont invités à donner leur point de vue sur « leur Algérie ». Le plateau de l’équipe s’est installé sur une terrasse qui s’ouvre sur la Baie d’Alger parée de sa superbe et rayonnante sous les projecteurs de la lumière naturelle dont la réputation ne peut échapper à personne, surtout depuis la période des orientalistes et des écrivains voyageurs.
Un premier frisson me court dans le dos mais je lui prête peu attention ; je suis plutôt attentive aux contenus des échanges qui m’agacent très vite. La qualité des questions du journaliste transporté par un certain lyrisme laisse à désirer. Les questions étaient si dirigées qu’elles suggéraient les réponses. Parfois, j’avais l’impression qu’elles comptaient plus que les propos des invités. Ces derniers  (ceux que j’ai pu écouter jusque-là) disposés à aller plus loin dans l’analyse, semblaient parfois contraints à passer plus de temps à démentir les aprioris et rétablir certaines vérités qu’exposer librement leurs points de vue. N’oublions pas que le portrait ne dure que huit minutes.
Le frisson persistant, j’ai dû chercher à comprendre la raison de mon état. J’ai réalisé que c’est la vue de cette baie ouverte, exposée au regard qui a suscité de l’inquiétude chez moi.

Seconde émission : Bibliothèque Médicis. Un autre spécial Algérie. en date du 2 mars 2012. Cette fois-ci l’émission dure une heure. Et la première image s’ouvre décidemment sur la baie d’Alger. Mais il y a une excuse atténuante, c’est un spécial Algérie : Méditerranée. Sauf que la côté algérienne est longue. Je reconnais le lieu où l’équipe s’est installée : la terrasse du musée des Beaux-arts qui surplombe le somptueux jardin d’essai où j’avais passé un après-midi inoubliable en famille, au mois de décembre dernier, entourée d’un nombre impressionnant de parents qui se promenaient avec leurs enfants, ce qui m’avaient donné chaud au cœur. Nous aurions pu écouter des heures Dalila MAHAMMED-ORFALI, conservatrice du musée nous raconter l’histoire de la peinture et des peintres de ce musée souvent désert, comme les autres musées d’ailleurs. Mais là n’était pas l’objectif. Après une vue d’ensemble de la ville, la caméra se dirige vers l’intérieur pour rejoindre les invités de la table ronde réunis dans la fabuleuse bibliothèque où l’on aperçoit les tableaux de l’artiste peintre Baya. Le débat était stérile, parfois obscène au regard de ce que les algériens peuvent vivre aujourd’hui. Heureusement que quelques propos venaient rétablir quelquefois le déséquilibre des échanges et surprendre le journaliste. Il faut se rendre à l’évidence finalement que la qualité d’un débat dépend bien sûr des intervenants, du temps mais aussi de la qualité des questions des journalistes.
A la fin de cette émission, je me suis dirigée vers ma bibliothèque pour retrouver un passage dans le roman d’Assia Djebar L’amour, La Fantasia auquel j’ai pensé tout le temps que je regardais cette baie d’Alger. Il s’agit du passage dans lequel elle décrit la prise de la ville en ce 13 juin 1830. Le voici: « Premier face à face. La ville, paysage tout en dentelures et en couleurs délicates, surgit dans un rôle d’Orientale immobilisée en son mystère. L’Armada française va lentement glisser devant elle en un ballet fastueux, de la première heure de l’aurore aux alentours d’un midi éclaboussé. Silence de l’affrontement, instant solennel, suspendu en une apnée d’attente, comme avant une ouverture d’opéra. Qui dès lors constitue le spectacle, de quel côté se trouve vraiment le public ? » (p.14)
J’ai déposé le roman et j’ai aussitôt pris le téléphone pour appeler quelques proches vivant en Algérie et qui ont vécu la période de la guerre. Je voulais connaître leur réaction, car de l’autre côté on suit attentivement les programmes de télévision française. La réponse est tombée comme une sentence. Les français me disent-ils, ont encore beaucoup de peine à accepter d’avoir perdu  l’Algérie !

Vous devez certainement vous demander pourquoi en fait cette éblouissante baie d’Alger qui a pourtant accueilli l’arrivée au monde, mon aïeule maternelle, ma mère, mon père et moi-même me fait réagir négativement ? Je vous réponds aussitôt:
Tout d’abord, si l’on parle d’un spécial Algérie, Alger n’est pas l’Algérie combien même l’histoire de la France avec mon pays a commencé à partir de cette ville.
Ensuite, si l’on cesse de regarder cette baie comme une immense carte postale et l’on cherche à quitter l’infiniment grand pour atteindre l’infiniment petit, nous verrons qu’il y a des hommes et des femmes et des enfants qui vivent dans la ville et des voitures qui la saturent.  Nous verrons aussi que les algériens ne sont pas dans la contemplation de cette baie car ils n’ont pas le temps, ils n’ont pas le cœur, ils ont d’autres priorités, ils pensent au présent, au quotidien et appréhendent les lendemains des élections législatives prochaines.
L’Algérie comme La Tunisie ou le Maroc ce n’est pas que la mer et le soleil. L’Algérie c’est un pays immense peuplé du nord au sud de l’est en ouest. L’Algérie est un pays qui se construit dans la douleur. Aujourd’hui il rassemble tous les paradoxes. C’est un pays riche mais qui ne profite pas à tout le monde. C’est un pays meurtri par les dernières années pourtant il reste droit et fort. L’Algérie ce sont tous ces hommes et femmes qui ont permis à l’Algérie de se construire après 62, et tenir pendant le terrorisme. L’Algérie c’est tous ces français qui ont quitté l’Algérie en 1962. L’Algérie ce sont tous les édifices et les infrastructures construits depuis et d’où l’on aurait pu organiser les émissions de télévisions. L’Algérie c’est ce peuple qui s’est à peine remis d’une guerre pour tomber dans une autre guerre fratricide. Ce sont toutes ces femmes qui se regroupent tous les jours, depuis des années pour demander la vérité sur leur fils disparus pendant le terrorisme. L’Algérie ce sont toutes ces femmes qui se battent pour obtenir leurs droits et défendre quelques acquis menacés aujourd’hui. L’Algérie ce sont toutes celles qui dorment dans la rue avec leurs enfants, celles qui vendent leur corps ou font la manche pour nourrir leurs progénitures. L’Algérie c’est 70% de jeunesse qui aspire à l’épanouissement personnel jusqu’à donner sa vie aux poissons. L’Algérie ce sont tous ces français qui n’avaient pas quitté l’Algérie après l’indépendance, tous ces moudjahidines qui meurent dans le silence et rattrapés par les affres de la guerre dans leur cauchemar avec le poids du vieillissement. Ce sont ces moudjahidates qu’on a enfermées dans l’oubli ou que l’on méprise de révéler des vérités historiques et parler des sévices qu’elles ont endurés. L’Algérie c’est cette jeune génération qui a déjà commencé à oublier ce que représente le premier novembre 1954 (et je repense au film « La chine est encore loin » de Malek Bensmail). Ce sont tous ces intellectuels, historiens, cinéastes, écrivains et musiciens qui se battent pour que l’histoire et la mémoire du pays ne disparaissent pas, et qui résistent avec peine pour que la vie culturelle ne meure pas. Et toutes ces jeunes maisons d’éditions qui œuvrent pour relancer le livre dans le pays. L’Algérie ce sont toutes ces générations depuis l’indépendance qui ont été scolarisés. L’Algérie c’est cette Casbah d’Alger et tout ce patrimoine archéologique avant l’avènement de l’islam au Maghreb qui  est à l’abandon. L’Algérie ce sont ces agences de voyage locales qui organisent des circuits pour faire découvrir l’intérieur du pays aux nouvelles générations. L’Algérie c’est l’extraordinaire humour des algériens et c’est cette capacité de créer une langue parallèle à la langue officielle, qui n’est ni arabe, ni berbère, ni française.  L’Algérie c’est la passion éternelle pour le football. L’Algérie c’est l’écrasement de la cité par une pratique intolérante de la religion. Ce sont tous algériens qui ne jeûnent pas et qui doivent se cacher ou déserter leur pays, leurs maisons pendant le mois de ramadan. L’Algérie c’est aussi tous ces enfants des émigrés qui ont contribué à nourrir leur famille au pays et apporter de l’argent pour moderniser les villages. L’Algérie c’est aussi tous ces algériens qui l’ont quittée et qui continuent à le faire aujourd’hui au nom de la liberté d’être ou de ne pas être, ce droit universel qui manque dans mon pays et dans tant d’autres et qui est la cause de leur révolte hier comme aujourd’hui.

Alors  à la question intrigante des journalistes : comment faire pour que les deux pays se rapprochent, j’ai envie de répondre : Ils l’ont fait depuis l’indépendance et même avant car n’oublions pas tous ces français connus ou inconnus qui ont soutenu la cause algérienne. Rappelez-vous tous ces français qu’on appelait les pieds-rouges qui sont venus aider les algériens à reconstruire ce pays dès 1962. Rappelez-vous que les algériens continuent à parler en français et aiment se rendre en France. Rappelez-vous les entreprises françaises établies dans le pays. Savez-vous aussi le nombre de français dits pieds noirs, ces algériens ainsi appelés jusqu’en 1962, qui sont revenus en terre natale pour revoir leur ville ou leur village jusqu’à leur maison et les tombes de leurs ancêtres? Savez-vous le nombre des mariages mixtes entre les hommes algériens et les femmes françaises mais surtout entre les femmes algériennes et des hommes français ? Et si l’on a un doute de la rencontre entre les algériens et les français, je les invite à lire l’extraordinaire témoignage que représente l’ouvrage de cette grande dame de la révolution algérienne, louisa Ighilahriz, qui s’intitule « Algérienne » dont le récit a été recueilli par une journaliste française, Anne Nivat . Nous saurons alors que nous n’avons pas attendu cinquante ans pour se demander comment les français et les algériens pouvaient se rapprocher aujourd’hui. Les petites gens savent comment le faire mais ce sont les politiques qui titubent. Alors en ce cinquantième anniversaire, je prie les médias de ne pas contribuer à réveiller les blessures du passé et éviter de répéter les mêmes erreurs. Aidez plutôt au rapprochement, à l’apaisement, en portant une oreille attentive à l’autre quand il parle car il a beaucoup de choses à dire. Car si on ne lui permet pas, il se ferme comme une carpe et vous ne saurez jamais rien de lui.
En dernier, je voudrais ajouter une dernière mise en garde : dans les pays où l’on croit au monde invisible, il y a une croyance ancrée dans l’inconscient collectif, il s’agit du mauvais œil. Il est important de savoir que dans ces pays-là, on se méfie beaucoup de celui qui ne détourne pas son regard de la beauté. L’œil qui insiste est un œil envieux, par conséquent  il pourrait  causer le mauvais œil… et la caméra est l’œil qui regarde.

8 mars 2012

lundi 20 février 2012

Revue L'ivrEscQ. Le dernier numéro spécial Assia Djebar

La revue algérienne de littérature L'ivrEscQ consacre son dernier numéro (n° 15) à l'écrivain Assia Djebar. Répondant à l'invitation de la revue, je me suis entretenue avec Soraya Boudriche Derrais, journaliste, à propos du Cercle des amis d'Assia Djebar. Un extrait est visible sur leur site à l'adresse suivante: http://www.livrescq.com/livrescq


Amel Chaouati