dimanche 28 mars 2010

Le père dans le roman Nulle part dans la maison de mon père

Par Sonia Amazit


Suite à la lecture de l'écrit de Denise Djoulah sur Nulle part dans la maison de mon père (voir publication du 10 février 2010), je prends la plume à mon tour, d'abord pour la remercier de nous offrir généreusement sa traversée du roman et de partager avec finisse et délicatesse sa lecture, et pour exprimer l'émotion qui a pris possession de moi, me faisant vivre à nouveau voire sous un autre jour le roman, plus d'un an après. Tout a commencé par la découverte de la critique littéraire décrivant le roman le plus intimiste de l'écrivaine. Critique étonnante et mystérieuse de présenter ainsi son nouveau roman puisque avec L'amour, la fantasia, nous sommes au plus près du corps et de la chair, qui parcourt les profondeurs du corps féminin à la recherche des traces d'un passé, d'une histoire, celle de l'Algérie, de la femme-Algérie, du corps féminin de l'Algérie, pour donner sens au présent, pour tenter de construire une mémoire, une sépulture pour nos ancêtres. Je me suis dit que certainement je n'avais pas la même perception et conception de l'intimité - déformation professionnelle.
Puis, il eut l'intervention de Mireille Calle-Gruber (14/10/08), invitée par Amel Chaouati, venue partager avec nous le dernier roman Nulle part dans la maison de mon père – je ne l'avais pas encore lu.
Deux moments ressortent de l'échange :
1. Un passage du roman lu par l'invitée, qui se trouve vers la fin du roman - les pages 401 à 406. J'ai été très sensible à la voix et à la tonalité où jaillira une phrase qui ne me quittera pas et ne cessera de résonner en moi "Se dire à soi même adieu". Ce fut à la fois une phrase dense - qui danse -, violente, émouvante et la clef même du parcours de l'écrivaine.
Cinquante ans d'écriture. Oui cinquante ans! Un demi siècle d'écriture où Assia Djebar a sué les mots/maux dans tous le sens pour ouvrir un chemin. Un démi siècle pour arriver à tourner une page/des pages. Un demi siècle pour enfin commencer à vivre des deuils non advenus. Un demi siècle pour enfin pleurer nos morts. Un demi siècle pour enfin se réapproprier nos morts, nos ancêtres, notre histoire réduite en poussière. Un demi siècle pour combattre contre le blanc de l'histoire, le blanc de l'Algérie, pour affronter le silence, les non dits et l'absence d'histoire afin de tisser un linceul pour nos morts. Un demi siècle de construction et de déconstruction où l'histoire collective, l'histoire de l'Algérie et l'histoire singulière se sont croisées et décroisées, pour qu'un soi émerge - on en revient à l'intimité. Un demi siècle pour dire Je. Un demi siècle pour oser dire "j'existe" contre "l'effacement de l'être algérien" enseigné à l'école française en Algérie (Héléne Cixous Les rêveries de la femme sauvage. Scène primitive.)
2. La remarque de l'invitée qui, selon elle, le titre n'a aucun lien avec le contenu de l'oeuvre. Je considère pour ma part qu'il se trouve au coeur du roman et encore une fois révélateur du parcours de l'auteure. Il se situe dans un continuum dans ce que l'écrivaine a écrit et ce que j'ai pu en lire. Assia Djebar a souffert d'être écartée de la lignée maternelle bien qu'elle découvre une jouissance d'acquérir une liberté par le biais des études et d'être en mouvement alors que ses cousines sont enfermées entre quatre murs. Déjà qu'elle se sentait écartée de la lignée maternelle, si en plus elle est rejetée par le père, par le symbole paternel, la maison du père, c'est se sentir et être nulle part et en dehors de toute histoire, de toute inscription. C'est-à-dire en dehors toute symbolisation et historisation transgénérationnelle.
Quant à la lecture, la traversée de l'oeuvre, il y a plus d'un an déjà, j'ai été profondément touchée par quatre instants dont un a été déjà évoqué précédemment - "Se dire adieux à soi même".
1. Le titre en lui même ne cessait de raisonner en moi ainsi "Nulle part ailleurs dans la maison de mon père". Je m'accrochai étonnamment à ce titre. Il fallait absolument être dans la maison du père car inconcevable d'être à l'extérieur et insupportable d'être nulle part.
2. Le passage sensoriel et sensuel de découvrir pour la première fois la musique et son effet sur elle adolescente à ce moment là. Le plaisir de ressentir, d'être traversée par les sonorités véhiculées par le pianiste. De sentir son corps en éveil et en vie. Le plaisir de sentir et de se ressentir.
3. Le passage à l'acte. La tentative de suicide. Nous sommes emportés par un tourbillon où aucune autre échappée n'est possible que la mort. Un tourbillon qui nous emporte vers la relation au père, à son père. La relation au père et le devenir d'être une femme pour les femmes algériennes. Le père qui est censé ouvrir le chemin vers notre féminité et notre liberté et identité sexuelle. Assia Djebar se heurte à l'interdit d'être une femme libérée et découvre qu'elle ne peut être et devenir qu'une femme enfermée sur elle même. Comme si pour devenir et être femme, il est nécessaire d'être à l'intérieur de la maison paternelle et que le contenant paternel ne permettrait pas de le dépasser.
Amel Chaouati dans son article Dialectique du rapport masculin-féminin dans l'oeuvre d'Assia Djebar. L'homme et la femme en Algérie, souligne que la femme algérienne est garante de l'histoire de l'Algérie, de la mémoire des ancêtres.
S'ensuit alors que l'homme protégerait le creux féminin, la sexualité, qui abriterait l'histoire, fermé à double tour pour la préserver et la transmettre. Le creux féminin serait le socle de l'histoire dont le père/le frère serait le conservateur qui à son tour le transmettrait à l'époux comme un gage voire une dot de la pureté de la lignée.
Avec l'invitée, il a été question également de la difficulté de Assia Djebar d'attaquer le père, de pouvoir exprimer la colère. Il a fallu la mort du père pour qu'elle puisse écrire la relation qui la liait à lui. La figure du père est-elle précaire et fragile qu'il soit difficile d'y toucher même par l'intermédiaire des mots, qui sont censés faire tiers? Nourredine Saadi écrivain - invité par Amel Chaouati le 14 Avril 2009 – précise que parce que la forme d'écriture romanesque était absente en Algérie avant le vingtième siècle, elle n'a pas favorisé l'émergence de la fiction et de l'imaginaire chez les algériens. Est-ce pourquoi aujourd'hui, la réalité des mots, des mots exposés, explose en pleine figure comme des bombes à retardement? Serions nous encore/en corps en guerre avec les mots, avec l'écriture, avec la langue française? La vulnérabilité de la figure du père expliquerait-elle alors pourquoi et en quoi pour la femme algérienne il est difficile, voire impossible de résoudre son complexe d'oedipe l'amenant à son émancipation- sachant que la résolution du complexe d'oedipe symbolise la mort psychique du père.
Nous apercevons au fil, et dans ces mailles, que la relation père-fille est très complexe et se trouve tissée l'un dans l'autre pour sauvegarder et faire tenir tant bien que mal une histoire collective précarisée par la colonisation et la guerre d'Algérie. Maintenir- une main à tenir qui lie le père à sa fille- Ecrire de main morte l'intitulé de l'intervention de Mireille Calle Gruber - un Je collectif à défaut d'avoir pu avoir un Je individuel.
Avant de déposer ma plume et vous laisser à votre propre réflexion et cheminiment personnel, je souhaiterais citer un passage de Jacques Derrida extrait de l'ouvrage Le monolinguisme de l'autre - passage révélateur, me semble-t-il, d'un sens - parmi d'autres- à donner à la relation père-fille d'une part et au parcours de Assia Djebar tout au long de ses cinquante années d'écriture d'autre part: " Ce que je dis, celui que je dis, ce je dont je parle en un mot, c'est quelqu'un, je m'en souviens à peu près, à qui l'accès à toute langue non française (arabe dialectal ou littéraire, berbère, etc.) a été interdite. Mais ce même je est aussi quelqu'un à qui l'accès au français, d'une autre manière, apparemment détournée et perverse, a aussi été interdit. D'une autre manière, certes, mais également interdit. Par un interdit interdisant du coup l'accès aux identifications qui permettent l'autobiographie apaisée, les "mémoires" au sens classique. Dans quelle langue écrire des mémoires dès lors qu'il n'y a pas eu de langue maternelle autorisée? Comment dire un "je me rappelle" qui vaille quand il faut inventer et sa langue et son je, les inventer en même temps, par-delà ce déferlement d'amnésie qu'a déchaîné le double interdit ?" (P 56-57)

dimanche 7 mars 2010

UNE FEMME DE LETTRES ENTRE DEUX RIVES : ASSIA DJEBAR. « Ecriture-récriture de l’Histoire dans La Disparition de la langue française »

Par Michel Legras
Membre du club de lecture


RESUME

L'HISTOIRE, voilà un thème important de la littérature du Maghreb et de la littérature africaine en général : la représentation réaliste de la société sert de base à l’entreprise romanesque. D’ailleurs, Assia Djebar ne fut-elle pas l’élève de Louis Massignon et de Jacques Berque ? Par l’intermédiaire d’une fiction - La Disparition de la langue française (2003) - qui raconte l’histoire de Berkane, la femme de lettres se situe « entre deux rives » (géographiques, celles de la Méditerranée ; culturelles, celles des traditions arabo-musulmanes et européennes ; linguistiques, celles de l’arabe et/ou kabyle et du français) ; d’autre part elle réutilise, d’après son expérience vécue, par le détour d’une transposition littéraire et – surtout - grâce à son génie d’écrivain, des composants de l’histoire de l’Algérie et de la France. Le roman est donc ancré dans l’Histoire (c’est l’une des facettes de son réalisme, voire de son « naturalisme ») et les personnages - témoins et acteurs - y sont confrontés en permanence : la romancière fait également œuvre d’historienne.


SUMMARY

History is an essential topic in Maghrebi literature and, generally speaking, in African literature, where novels are often grounded in a realistic depiction of society. Indeed, was Assia Djebar not the student of Louis Massignon and Jacques Berque ?

By the means of a fiction – La Disparition de la langue française (2003) – recounting Berkane's story, the author writes 'between two poles' (i.e. the geographical poles of the Northern and Southern coasts of the Mediterranean Sea, the cultural poles of the Arabian-Muslim and European traditions, and the language poles of Arabic and/or Kabyle and French). Moreover, by the means of a literary adaptation of her own life experience and, above all, through her wonderful gift for writing, she revisits periods of the histories of Algeria and France. The plot of her novel thus unfolds against a historical background (one of the aspects of her realism, not to say her 'naturalism') which her characters (the witnesses as well as the actors) can never ignore ; the novelist also writes history.


s

Assia DJEBAR : La Disparition de la langue française, Albin Michel, 2003. (Réédition 2006, « Livre de Poche » n° 30529).

Automne 1991 : Berkane, qui vit en France depuis vingt ans, regagne l’Algérie quelques mois après que Marise l’a quitté. Il s’installe face à la mer à proximité d’Alger. Lui, l’enfant de la Casbah, ne reconnaît pas sa terre natale : elle n’a plus rien à voir avec celle de sa mémoire et ses proches ont presque tous disparu. Berkane observe le présent et égrène les souvenirs : son enfance, sa famille, son quartier, la montée du nationalisme, la bataille d’Alger, … Il fait la connaissance de Nadjia dont il tombe éperdument amoureux ; mais celle-ci fuit l’Algérie depuis de longues années et retourne en Europe. Il commence alors à écrire, en français, le récit de sa vie.
Septembre 1993 : Berkane disparaît. Est-il la victime des fanatiques qui font régner la terreur ? Son frère Driss s’alarme, Marise se déplace en Algérie, Nadjia n’a pu en être informée…

En publiant La Disparition de la langue française, Assia Djebar se situe véritablement « entre deux rives ». Rives géographiques, celles de la Méditerranée : l’Algérie et la France. Rives culturelles, celles des traditions arabo-musulmanes et européennes : les personnages s’y trouvent constamment confrontés. Rives linguistiques, celles de l’arabe et/ou kabyle et du français) : Berkane lui-même – et il n’est pas le seul - « navigue » entre les langues.

I/ L’histoire d’un personnage : Berkane


I. 1re partie : le retour (automne 1991)
Dans la première partie, le narrateur Berkane s’adresse à Rachid : se déroule alors l’histoire du drapeau en plusieurs épisodes (I, B, 2 et 3) avec son expérience, son application et ses conséquences, puis l’évocation de l’oncle Tchaida (I, C, 3). Berkane raconte aussi au photographe Amar (on peut comprendre qu’il s’adresse au lecteur) la tentative de vol (I, C, 1), scène de rue rapide et saisissante.

A. L’installation
1) Retour en Algérie. Souvenirs du narrateur.
2) Raisons d’un départ… et de ces « mémoires » (récit à la 3e pers.).
3) Sentiments envers Marise. Lettre à Marise.
B. Lent détour
1) Existence quotidienne.
2) Souvenir de Marise, souvenirs d’enfance (récit à la 3e pers.).
3) La famille. Episode scolaire autour d’un drapeau.
C. La Casbah
1) En route vers le « quartier d’enfance ». Tentative d’agression (récit à la 3e pers.).
2) Le « quartier d’enfance » : lettre à Marise et désillusions.
3) Retour à la Casbah. Souvenirs de l’oncle Tchaida.

II. 2e partie : l’amour, l’écriture (un mois plus tard)
Dans la deuxième partie, Nadjia révèle à Berkane (attentif, ému, attendri) sa propre histoire, véritable tragédie ; elle parsème le récit de mots inquiétants et d’indices ; elle fait parler des membres de sa famille… (II, A, 2). Berkane narre, à plusieurs reprises, des épisodes marquants de sa vie : celui des drapeaux le 11 décembre 1960 (II, C, 3) ou de l’anniversaire un an plus tard (II, C, 4), plusieurs expériences, horribles ou instructives, de la prison (II, C, 5 et 6), la confession de la maison « pas honnête » (II, C, 3), etc.

A. La visiteuse
1) Arrivée de Nadjia.
2) L’histoire de Nadjia (racontée par elle-même).
3) Scène d’amour.
4) Passion pour Nadjia. L’amour toujours !
B. Journal d’hiver
1) L’Algérie d’aujourd’hui : anecdotes, réactions de Berkane et de Nadjia.
2) Etats d’âme. Stances pour Nadjia.
3) Journal intime : craintes devant la situation politique ; sentiments envers Marise et Nadjia.
C. L’adolescent
1) Alger, décembre 1960 : son autobiographie.
2) 11 décembre 1960 : révolte de la Casbah autour des drapeaux.
3) Une maison « pas honnête ».
4) Décembre 1961 : arrestation.
5) Emprisonnement.
6) Le salut au drapeau français.

III. 3e partie : la disparition (septembre 1993)
La troisième partie débute par un coup de théâtre qui précipite le récit dans la tragédie : la disparition de Berkane. De ce fait, le point de vue change, un autre narrateur prend la parole.

A. Driss
1) Coup de théâtre : disparition… de Berkane !
2) Arrivée en Algérie de Marise.
3) Remise de « documents » à Marise.
B. Marise
1) Retour de Marise en France.
2) Douleur de Marise. Fuite des intellectuels francophones d’Algérie.
3) Jeu théâtral et vie réelle.
C. Nadjia
1) Lettre de Nadjia à Berkane.
2) Suite de la lettre.
3) Fin de la lettre pour Driss. Epilogue.

Dans les première et deuxième parties, le récit de Berkane est à la première personne (sauf exceptions indiquées).
Dans la troisième partie, le récit est à la troisième personne (après la disparition de Berkane).


La Disparition de la langue française oscille entre le roman (« œuvre d’imagination en prose, assez longue, qui présente et fait vivre dans un milieu des personnages donnés comme réels, fait connaître leur psychologie, leur destin, leurs aventures ») et le récit (« relation orale ou écrite de faits vrais ou imaginaires ») à teneur biographique, comme l’attestent les différents « paquets testamentaires » (III, A, 3) constitués de lettres, d’un manuscrit et d’un cahier.


II/ L’Histoire : toile de fond du roman


L’Histoire est un thème important de la littérature du Maghreb et de la littérature africaine en général : la représentation réaliste de la société sert de base à l’entreprise romanesque. D’ailleurs, Assia Djebar - historienne - ne fut-elle pas l’élève de Louis Massignon et de Jacques Berque ? N’est-elle pas « engagée » ou plutôt « embarquée dans la galère de son temps » ? (Albert Camus, Discours de Suède, Gallimard, 1957, p. 1079), ayant en outre « mesuré sa responsabilité d’écrivain » (Jean-Paul Sartre, Situations II, Gallimard, 1948, p. 369) : son existence en témoigne.
Le roman publié en 2003 est ancré dans l’Histoire (c’est l’une des facettes de son réalisme, voire de son « naturalisme »), les personnages - témoins et acteurs - y sont confrontés en permanence. La Disparition de la langue française présente donc une histoire personnelle (celle de Berkane, le héros) à la rencontre de l’Histoire (celle de l’Algérie, et aussi de la France).


Cinq « époques » pourraient être soulignées :

1/ Un passé lointain, antérieur à 1830, glorifié, magnifié : c’est le temps des corsaires, de Barberousse, de Hassan el Corso.
2/ 1830, une année essentielle : le début de la conquête française.
3/ L’enfance de Berkane, celle aussi de Nadjia ; cette période correspond à la prise de conscience nationale.
4/ La « guerre d’Algérie ».
5/ La guerre civile du début des années 90.


Néanmoins deux périodes se trouvent privilégiées :

- l’enfance de Berkane et celle de Nadjia qui correspondent à la montée du nationalisme et à la guerre d’Algérie (1954-1962). Malgré le conflit qui génère de multiples horreurs (II, C), les diverses communautés semblent cohabiter : sont ainsi évoqués juifs, musulmans et pieds-noirs (II, A, 2), autant à Alger avec Berkane (II, C) qu’à Oran avec Nadjia (II, A) ; parfois avec complicité, tels les camarades de classe Marguerite et Popaul (épargné avec sa famille pendant les émeutes du 11 décembre 1960 : II, C, 2), parfois avec humour, comme le boulanger espagnol… que son épouse Valentine remplaça par Miloud (I, C, 1) ! Il est aussi question des luttes entre nationalistes (FLN et MNA notamment : II, C, 5) et contre les harkis (II, C, 4).

- la « guerre civile » du début des années 1990 : les trois grandes parties du roman sont datées (I : automne 1991 ; II : un mois plus tard ; III : septembre 1993). Trente ans après la guerre d’indépendance, le pays n’est pas guéri de ses plaies (II, B, 3) : violences, enlèvements, assassinats sont de mise. Le roman évoque les courriers anonymes dont Driss est victime (III, A, 1), le meurtre de Tahar Djaout (III, A, 2), la chasse aux intellectuels francophones (III, B, 1 et 2), la clandestinité, l’exode, la solidarité étrangère (III, C, 3), la désespérance des jeunes soulignée par l’humoriste Fellagh (III, B, 2), etc. C’est dans ce contexte que Berkane « disparaît ». A la fin de la décennie, on parlait de 150 à 200 000 morts.


Quelques dates auxquelles le roman fait référence :

Jadis dotée de comptoirs commerciaux grecs et phéniciens sur la côte, puis occupée par les Romains, l’Afrique du Nord est envahie par les Arabes dès le VIIe siècle ; les Berbères résistent, se réfugient dans les montagnes et au Sud…
Au XVIe siècle : les frères Barberousse, corsaires turcs d’origine vraisemblablement sicilienne, participent à l’entrée de l’Algérie dans l’empire ottoman.
Juin 1830 : les troupes françaises conquièrent l’Algérie, mettant un terme à la domination turque (Leroy de Saint-Arnaud est nommé ministre de la Guerre le 26 octobre 1851).
Le 1er novembre 1954 : une série d’attentats marque le commencement de l’insurrection, conduite par le FLN (Front de libération nationale), qui demande l’indépendance : c’est le début des « événements », autrement dit de la guerre d’Algérie.
Janvier 1957 : déclenchement de la « bataille d’Alger ».
Décembre 1960 : voyage du général de Gaulle en Algérie ; violents affrontements entre les partisans et les adversaires de l’indépendance.
Le 18 mars 1962 : les accords signés à Evian, suivis le 19 d’un cessez-le-feu, reconnaissent à l’Algérie le droit à l’autodétermination par référendum. Départ de pieds-noirs (un million ?) et de Harkis.
A la fin des années quatre-vingt : l’instabilité gagne l’Algérie ; le mécontentement populaire profite aux partis intégristes.
Le 26 décembre 1991 : le FIS (Front islamique du salut) remporte le 1er tour des législatives ; le second tour est prévu le 16 janvier.
Le 12 janvier 1992 : le Haut Conseil de Sécurité annule les législatives ; le Haut Comité d’Etat prend le pouvoir, présidé par Mohammed Boudiaf, qui sera assassiné le 29 juin. Commence alors une longue guerre civile, marquée pendant une décennie par de multiples disparitions et meurtres, notamment d’intellectuels.

Et aussi quelques noms :

MNA (Mouvement national algérien) : dirigé par le nationaliste Messali Hadj (1898-1974), le MNA était en désaccord avec le FLN.
Boudiaf Mohammed (1919-1992) : un des onze chefs historiques de la révolution, fondateurs en mars 1954 du Comité révolutionnaire pour l’unité et l’action.
Djaout Tahar : né le 11 janvier 1954 en Grande-Kabylie, il appartient aux écrivains de langue française formés après l’indépendance. Egalement journaliste depuis 1976, il porte un regard critique sur la société algérienne. Abattu en pleine ville par des tueurs, il meurt à Alger le 2 juin 1993.

NB : dans Le Blanc de l’Algérie (Albin Michel, 1995), pleurant la perte de Tahar Djaout, Assia
Djebar imagine deux tireurs fanatisés par un « émir » (p. 225-231). L’ouvrage évoque aussi d’autres personnalités assassinées en Algérie : Abdelkader Alloula (dramaturge, mort le 15 mars 1993 à 55 ans), Mahfoud Boucebci (psychiatre et auteur, mort le 15 juin 1993 à 54 ans), M’Hamed Boukhobza (sociologue et auteur, mort le 27 juin 1993 à 55 ans), Youssef Sebti (poète, mort le 27 décembre 1993 à 50 ans), une directrice de collège (morte en octobre 1994 à 45 ans), Saïd Mekbel (journaliste, mort le 3 décembre 1994 à 53 ans).


La Disparition de la langue française présente donc de multiples centres d’intérêt. Assia Djebar y aborde des thèmes essentiels tels l’amour, la sensualité, la nostalgie, la cohabitation de deux langues, les traditions, l’enfermement, l’apprentissage, etc. Elle étudie des personnages, leurs diverses facettes, leur évolution. Mais la femme de lettres n’oublie pas d’ancrer son roman dans l’Histoire, celle de son pays (et conséquemment de la France), la sienne aussi, faisant ainsi œuvre d’historienne.


BIBLIOGRAPHIE

Consulter la « base de données » du site LIMAG (LIttératures du MAGhreb) :
http://www.limag.refer.org/new/index.php?inc=schaut&addmots=DJEBAR%2C+Assia.&go=Rechercher&aff=ok